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jeudi 21 avril 2011

Ubik, Le Scénario

Titre VO: Ubik, The Screenplay
Catégorie: roman, cinéma
Genre: SF
Auteur: Philip K. Dick
Année d'écriture: 1974
Année de première publication (US): 1985
Edition (Fr): Les Moutons Electriques
Année d'édition (Fr): 2006

Résumé de quatrième de couverture :

Attention événement ! Géant et classique incontournable de la littérature américaine en général et de la science-fiction en particulier, constamment pillé par Hollywood depuis des années, Philip K. Dick avait rédigé lui-même un scénario d'adaptation cinématographique d'un de ses plus célèbres romans, Ubik. Ce document fascinant, où l'auteur réinvente sa propre œuvre avec des dialogues percutants et un humour grinçant, est introuvable et très recherché de nos jours en langue américaine. Pétillant d'intelligence et de vivacité, Ubik le scénario est d'une lecture formidablement captivante, intrigante, détonante : du concentré de Dick.
Sa traduction en France marque la parution de l'ultime dickien de science-fiction dans notre pays. Philip K. Dick l'a rédigé en 1974 mais il ne fut jamais tourné : ce scénario d'Ubik existe et appartient désormais au monde du " cinéma invisible ". Chaque lecteur peut en quelque sorte devenir, le temps de sa lecture, le spectateur de son propre cinéma mental.

Mon Avis :

En 1974, Philip K. Dick est contacté par un réalisateur français, Jean-Pierre Gorin, qui lui annonce son désir d’adapter Ubik pour le cinéma. Rédigé en trois semaines, le scénario ne sera finalement jamais porté à l’écran. La version publiée en 1985 aux USA aurait, selon Tessa Dick (5e épouse de PKD), subi beaucoup d’ajouts et de modifications de la part de diverses personnes, et ne serait donc pas l’authentique scénario écrit par Dick. Etienne Barillier, l’auteur de la préface pour la traduction française, ne faisant pas mention de quoi que ce soit qui rejoigne les déclarations de Tessa, difficile de discerner le vrai du faux (après tout, on nage en plein dans l’univers de Dick !). Quoi qu’il en soit, Ubik le scénario existe, je l’ai lu, et voici mon ressenti.
D’abord, la préface d’Etienne Barillier est assez intéressante, car elle nous permet de remettre les événements en contexte, et surtout elle nous rappelle l’état d’esprit où se trouvait Philip K. Dick au moment où il est contacté par Gorin : plus tôt cette même année débutait sa phase mystique (qui allait donner lieu à la rédaction de l’Exégèse, jamais publiée, et de la trilogie divine : SIVA, L’Invasion divine et La Transmigration de Timothy Archer). Comme on peut s’en douter, cet état d’esprit joue un rôle important dans les choix que fera Dick dans les différences apportées au scénario par rapport au roman original, d’autant plus que les thèmes d’Ubik s’y prêtent particulièrement.
Concernant le scénario en lui-même, je suis assez mitigée. Il y a d’excellentes idées de mise en scène, les idées derrière sont géniales et on n’en fait jamais le tour (est-ce que je surprends qui que ce soit en disant ça ?...). Il y a un côté un peu désuet, mais pas au sens négatif du terme, qui se dégage de l’ensemble (je ne pense pas que ce soit un effet recherché par Dick, à part pour certains passages précis, mais, que ça soit conscient ou pas de sa part, ça colle parfaitement), et certains éléments m’ont beaucoup fait penser à Kubrick : l’utilisation que Dick fait de la musique (et si Ubik est vraiment porté à l’écran un jour, je serais horriblement déçue si on n’entendait pas le Dies Irae du Requiem de Verdi et le Missa Solemnis, Gloria de Beethoven !), et la présence écrasante de « l’atomiseur Warhol » qui rappelle franchement le monolithe de 2001, L’Odyssée de l’espace (en tout cas, je trouve), ainsi que certains effets de mise en scène.
Cependant, il y a quelques bémols qui m’empêchent d’être complètement enthousiaste à propos de ce scénario. Certains dialogues, beaucoup trop longs et verbeux, ne conviennent pas du tout au format ciné : si le lecteur peut suivre, le spectateur décroche. D’une manière plus générale, j’ai trouvé que l’ensemble n’avait pas assez de rythme, et (mais peut-être que c’est dû au fait que je venais juste de lire le roman, et que lire un scénario n’est quand-même pas pareil que regarder le film proprement dit) qu'il y avait un manque au niveau de la montée de la tension dramatique: dans l'ensemble, le scénario n’accrochait pas suffisamment le lecteur / spectateur. De plus, j’ai été un peu déçue par le fait que, finalement, le scénario restait très (trop) proche du roman, et ne s’en détachait qu’occasionnellement (la fin, en particulier), d’où un manque de surprises qui m’a laissée un peu sur ma faim. Enfin, si je reconnais volontiers l’originalité des idées de mise en scène de PKD, quelques-unes ne m'ont pas vraiment convaincue : si, sur le papier, je comprends (vaguement^^) la démarche intellectuelle de Dick, je ne suis pas sûre que, le film eût-il été tourné, l’effet produit à l’écran eût été très heureux. Et, histoire d'enfoncer le clou, écrire un roman et écrire un scénario sont deux exercices très distincts : même si PKD avait d’excellentes idées et débordait manifestement d’enthousiasme pour le projet, on se rend aussi compte à la lecture d’une certaine naïveté qui vient de la méconnaissance des codes et surtout des contraintes techniques, humaines et matérielles qu’un film implique : le scénario de Dick est celui d’un film fantasmé, aussi fascinant qu’il est impossible à réaliser ! (surtout en 1974, avec le peu de moyens dont Gorin disposait… ) J’imagine sans peine la perplexité qu’a dû éprouver le réalisateur en lisant le scénario que lui a envoyé PKD !^^
Au final, même si le texte de Dick fourmille d’idées brillantes, en tant que scénario il garde un goût d’inachevé, ce qui n’a rien d’étonnant puisque c’est le premier (et le seul) scénario que Dick ait jamais écrit, et qu’en plus c’est un premier jet, rédigé en peu de temps ! L’expérience reste très intéressante, et je ne peux qu’encourager les fans de PKD à le lire ; pour moi son intérêt majeur réside dans le regard que porte PKD sur son propre roman, à presque 10 ans d’intervalle.

Et, juste pour le plaisir, un petit extrait :

23.

JOE CHIP assis à une petite table, sur laquelle se trouvent un bol en plastique, une brique de lait, une boîte de céréales de petit-déjeuner Alphabets, une saupoudreuse de sucre, une serviette de table et une cuillère. Nous entendons à nouveau assez fort le Requiem de Verdi, la partie « Dies Irae ». JOE CHIP ouvre la boîte de céréales et en remplit le bol ; verse du lait, puis du sucre. S’assoit. Le seul son est celui du requiem. Panoramique vertical sur le bol, lequel montre la surface lisse et blanche du lait. Puis des morceaux de céréales, en forme de lettres, flottent une par une à la surface. Une ici, une là, avec des espaces. Au bout d’un certain temps, nous pouvons déchiffrer des fragments de mots incomplets. Puis, finalement, le « reste » de l’alphabet flotte en place et les mots sont complétés. Ils disent : JE PASSE UN MERVEILLEUX MOMENT, J’AIMERAIS TANT QUE VOUS SOYEZ LÀ.
JOE CHIP baisse sa cuillère et commence à manger les céréales. Fondu.

Et parce que c’est toujours mieux avec la bande-son :



Enfin, un grand merci aux Moutons Electriques (les bien nommés^^) pour la publication française de ce texte très rare. Et (comment ça je radote ?) un petit rappel sur le pourquoi du comment que c'est particulièrement intéressant de se pencher sur le scénario de Ubik en ce moment, quand-même : apparemment Michel Gondry travaillerait, depuis déjà un certain temps, sur une adaptation du roman...

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